15 décembre 2025
Luana Boxéro, directrice générale par intérim de l’ASRSQ
Cette lettre a été publié dans Le journal de Montréal le 15 décembre 2025.
Le gouvernement provincial semble oublier sa propre histoire. Les mesures d’allègement administratives et les coupures annoncées depuis plusieurs mois au ministère de la Sécurité publique fragilisent notre filet de protection.
L’affaire Alexandre Livernoche, en 2000, a tragiquement démontré ce qui peut survenir lorsque les mécanismes de suivi sont insuffisants. Un jeune homme en libération conditionnelle, dont plusieurs signaux d’alerte avaient été relevés mais mal pris en charge, a commis un homicide.
À la suite de cet événement, le rapport Corbo avait recommandé une évaluation plus rigoureuse du risque, une meilleure cohérence des pratiques et une implication structurée des ressources communautaires afin d’assurer une véritable continuité entre la détention et la communauté.
Augmentation des risques
Sans prétendre qu’un tel drame se reproduira, il serait irresponsable d’ignorer qu’à chaque affaiblissement du système, les risques augmentent. C’est précisément pour éviter de nouvelles failles que ces recommandations avaient été formulées.
La sécurité publique ne repose pas uniquement sur le travail des policiers ou du système judiciaire. Elle dépend aussi de tout ce qui se fait après la sortie de prison pour prévenir la récidive. Les organismes communautaires de réinsertion sociale constituent un maillon essentiel de ce filet depuis plus de soixante ans, et ils sont reconnus comme partenaires officiels du système correctionnel depuis maintenant vingt ans.
Leur rôle est d’accompagner, de soutenir et de stabiliser des parcours fragiles afin de réduire les risques pour la population. Ils offrent un suivi fréquent, repèrent rapidement les risques, communiquent avec les agents de probation et assurent un hébergement de transition lorsqu’une situation devient instable. Ce travail discret prévient de nombreux dérapages et contribue directement à la sécurité des citoyens.
Or, les mesures d’allègement administratives et les compressions annoncées par le gouvernement fragilisent directement ce travail. Alléger certaines obligations peut sembler positif, mais cela signifie surtout moins d’informations pour évaluer correctement les risques, moins de temps pour intervenir et moins de ressources pour encadrer des personnes qui nécessitent un suivi serré. Dans ce domaine, chaque détail compte.
La sécurité publique, concrètement, c’est prévenir les comportements qui pourraient mener à un nouveau délit, intervenir rapidement lorsque des signes de dérapage apparaissent et assurer une transition stable vers la communauté. Quand on réduit la capacité d’obtenir des informations ou d’offrir un accompagnement régulier, on diminue mécaniquement notre capacité à protéger les citoyens.
Coûts réduits
Pourtant, les organismes communautaires fonctionnent déjà avec des ressources limitées. Couper dans les programmes en détention, réduire les places en maison de transition ou rendre les financements incertains met une pression supplémentaire sur des organismes qui, dans bien des cas, financent eux-mêmes une partie du suivi pour éviter que des situations ne dégénèrent.
Tout cela est d’autant plus paradoxal que la solution communautaire est aussi la plus économique : une journée en détention coûte environ 333 $, contre 130 $ en maison de transition. Affaiblir ce qui est à la fois efficace et moins coûteux n’a aucun sens pour la sécurité… ni pour les finances publiques.
Nous avons récemment rencontré le ministre de la Sécurité publique, qui s’est voulu rassurant et ouvert à la discussion. Toutefois, il ne semble pas en mesure de freiner les compressions annoncées, ce qui maintient nos préoccupations.
Protéger la population, c’est soutenir les services qui contribuent concrètement à prévenir la récidive. Nous invitons le gouvernement à se souvenir des enseignements du passé et à réévaluer ses orientations afin d’assurer la stabilité d’un réseau qui, chaque jour, participe à la sécurité de nos communautés.